Le poids des mots, le choc des urnes ! A quoi jouent les médias ?

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15 mars 2005, studio photo de Paris Match

Le poids des mots

Dans le flux des informations qui sortent des multiples tuyaux médiatiques, les mots s’entrechoquent, se mélangent et s’associent parfois sans que nous autres, destinataires des messages ainsi formés, ne songions à nous interroger sur leur sens et leur portée.

Il en va ainsi par exemple du mot «gauche». Il ne se passe pas une journée sans qu’au cours d’un JT (Journal Télévisé), d’un journal à la radio, d’un éditorial, d’une émission politique, d’un article de presse écrite dans les pages politiques, on soit amené à rencontrer des expressions telles que «la gauche au pouvoir», «le gouvernement de gauche» ou encore «politique de gauche» à propos des politiques menées par le gouvernement Hollande.
Bizarrement, ces «éléments de langage»  qui nous imposent une représentation et une qualification «de gauche» de l’action politique du pouvoir en place depuis 2012, ne semble pas soulever d’objections, d’indignation ou de protestation, ni même simplement quelques doutes chez nombre de citoyens.
Puisque les médias le disent, ça paraît naturel. Il est en effet difficile d’imaginer qu’un journaliste digne de ce nom ignore qu’il existe quelques différences de fond entre un projet politique de droite et un projet politique de gauche.

Donc si les médias disent que nous sommes gouvernés «à gauche», c’est que c’est vrai.

Pourtant, si on s’en tient aux faits et juste aux faits et qu’on fouille un peu l’histoire politique récente, on s’aperçoit que la réalité est un peu différente de l’idée qui voudrait s’imposer comme la vérité d’aujourd’hui que le «clivage gauche-droite» est dépassé.
Bertrand Rothé, professeur d’économie et chroniqueur au journal «Marianne» a publié aux éditions du seuil en 2013 un livre intitulé «De l’abandon au mépris. Comment le PS a tourné le dos à la classe ouvrière». Ce livre retrace en détail la chronologie du tournant libéral qu’a pris le Parti Socialiste (PS) au pouvoir dans les années 80 et plus précisément en 1983.

Alors, si on revient à l’utilisation intensive du mot «gauche» accolé de façon quasi systématique aux commentaires des animateurs médiatiques à propos de l’actualité politique du gouvernement actuel (majoritairement PS), on devrait, au minimum, s’interroger sur les raisons de cet usage.

En 2012 (à peine 30 ans après le virage libéral), au moment de la campagne présidentielle, on peut comprendre que les médias aient été quelque peu embarrassés sur la terminologie à adopter. Il a fallu en effet trouver des mots pour désigner le Front de Gauche (FG) qui s’était invité dans la campagne et que, compte tenu des sondages, il semblait difficile d’occulter. L’embarras fut de courte durée et on vit apparaître ou réapparaître des qualificatifs tels que «extrême gauche», «gauche radicale» ou encore «gauche de la gauche» et le PS garda son rôle de représentant de «la gauche».
La propagande a alors fonctionné et après le quinquennat ravageur que la France et ses services publics venaient de subir depuis 2007 sous Sarkozy, le candidat PS est parvenu à faire croire à un nombre suffisant d’électeurs qu’il serait un «Président normal» et «de gauche».

Très bien ! Admettons donc qu’à ce moment-là, pour une courte majorité d’électeurs, l’espoir ait été plus fort que la lucidité et le discernement, mais aujourd’hui ?
Aujourd’hui, après bientôt quatre années de gouvernement PS, qui peut penser sérieusement et dire, même sans être un grand politologue, que le pouvoir en place a mené jusqu’à présent une politique «de gauche» ?

Conférence de presse de François Hollande et Barack Obama à Washington, le 11 février 2014. (Chip Somodevilla/ AFP)

En février 2014 M. Hollande déclarait, lors d’une rencontre avec M. Obama, qu’il fallait aller vite dans les négociations du Traité Transatlantique entre l’Union Européenne (UE) et les Etats-Unis (il s’agit du TTIP ou encore TAFTA). Aujourd’hui son gouvernement ne manifeste aucune intention de s’opposer à la ratification du CETA (traité de libre-échange entre le Canada et l’UE) alors que ces accords ont pour objectif de libéraliser et de privatiser l’ensemble des biens publics qui constituent notre bien commun (santé, éducation, droit du travail, environnement…). S’agit-il bien là d’un projet politique pouvant être qualifié «de gauche» ?

Ce dessin a paru en dernière page du Canard Enchaîné N° 4981 du 13 avril 2016 avec la légende MACRON : « NI DE GAUCHE NI DE DROITE ». Son auteur, Pancho, nous l’a gracieusement offert et toute l’équipe de LÉclairCit l’en remercie vivement.

Peut-on dire, en gardant son sérieux, que les lois Macron sont des lois inspirées par une vision «de gauche» ? En cas de doute persistant, on peut se référer à quelques déclarations  du jeune homme qui veut mettre la France «En marche» sans droite ni gauche. Il est vrai que quand on défend et mène des politiques ultra-libérales et socialement et humainement destructrices (donc de droite), il vaut mieux faire croire que le clivage gauche-droite est dépassé plutôt que d’assumer.

Morceaux choisis :
– 20 janvier 2016 au micro de RMC : «la vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier», avant de préciser que ce dernier «peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties»
– Interrogé par le quotidien économique Les Echos lors d’une visite au salon du high-tech de Las Vegas début 2015, Emmanuel Macron déclare «il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires». Sous Sarkozy la cupidité et l’argent roi s’appelaient «Bling Bling», sous Hollande cela s’appelle avoir un ministre de l’économie «de gauche».
– Dans une émission de la chaîne britannique BBC consacrée à la France et baptisée «Quelle catastrophe !», le ministre avait déploré que son pays n’ait pas suivi la vague ultralibérale mise en place par Margaret Thatcher dans les années 1980, qui avait ensuite déferlé sur le monde.
– Devant le MEDEF, en août 2015, il fait part de ses positions personnelles : « La gauche a cru un temps que la France pourrait aller mieux en travaillant moins. C’étaient des fausses idées ». A propos de liens avec le MEDEF, Médiapart a révélé que le mouvement créé par E. Macron, «En marche», était hébergé à l’adresse légale du domicile privé du directeur de l’un des  clubs patronaux les plus influents, l’Institut Montaigne.
– En septembre 2015, il s’en est pris cette fois au statut de fonctionnaire, dont il a estimé qu’il n’était «plus adéquat» et «plus justifiable compte tenu des missions». Lors d’un débat organisé par le réservoir d’idées (Think Tank) «En temps réel», il avait ainsi affirmé : « On va progressivement entrer dans une zone – on y est déjà d’ailleurs – où la justification d’avoir un emploi à vie garanti sur des missions qui ne le justifient plus sera de moins en moins défendable ». Notons au passage que selon iTélé «En temps réel» est un Think Tank «de gauche». Emmanuel Macron devrait de temps à autre quitter son cercle douillet pour venir assister par exemple à de lumineuses conférences populaires comme celle de l’UPOPAUBE qu’a donnée Bernard Friot le 6 avril dernier à Romilly. Brillant comme est notre jeune Ministre, nul doute qu’il aurait aisément compris l’argumentaire développé par Bernard Friot montrant que le salaire à vie n’est pas irrémédiablement une utopie.

Afin toutefois de laisser une opportunité à celles et ceux qui auraient encore quelques doutes, on peut conclure par une boutade en disant qu’Emmanuel Macron n’est
                                   «NI DE GAUCHE, NI DE GAUCHE !»

Getty images

Comment considérer le fait qu’un Président «normal de gauche» n’aie pas eu l’idée ni le courage de dire à M. Juncker (Président de la Commission Européenne) d’éviter de nous imposer l’austérité en lui rappelant qu’il fut durant 18 ans Premier ministre au Luxembourg (cumulant même longtemps ce poste avec ceux de ministre des Finances et du Trésor) et qu’il était notamment aux affaires dans la période (entre 2002 et 2010) couverte par des documents qui ont fuité dans la presse dans le cadre de l’affaire LuxLeaks qui  nous révéla les détails d’arrangements offerts par le Luxembourg pour permettre à 340 multinationales d’échapper à une grande partie de leurs impôts, notamment en France et Europe.
Est-ce vraiment un Président «normal de gauche» qui en juillet dernier a bataillé avec ses collègues européens pour bâillonner le peuple Grec qui avait démocratiquement choisi une option «de gauche» et lui infliger une violence sociale le plongeant dans une situation de misère et de pauvreté sans nom ?
Que dire du découpage de la France en grandes régions, sans aucune consultation citoyenne, et qui risque fort d’augmenter encore les zones de désert social et économique ? Nous ne saurons pas s’il s’agit d’une mesure «de gauche», les médias préférant nous divertir avec le grand jeu du «je vote pour le nom de ma région».

Le conseiller régional LR Dominique Reynié a lancé vendredi 26 février une pétition de soutien à la loi portée par Myriam El Khomri. Le texte a notamment été signé par Pierre Gattaz, le patron du Medef. REUTERS

Que dire encore de l’utilisation abusive des lois sécuritaires, des coups portés à l’exercice du droit syndical (voir par exemple ici et ) et de  la loi El Kohmri, remaquillée grossièrement en «loi travail »  (encore et toujours la convocation des mots et des éléments de langage) ? Loi qui soulève un mouvement de protestation sans précédent depuis le début de ce quinquennat, mais que les journalistes continuent à commenter en parlant toujours sans vergogne de gouvernement «de gauche». A ce propos, signalons le caractère extrêmement «réformateur» et «novateur» de la loi El Kohmri en citant un extrait de la préface que Serge Halimi (journaliste au Monde Diplomatique) avait écrite pour le livre «L’Art d’ignorer les pauvres» aux éditions Les liens qui libèrent en 2011.
Extrait : «Il y a deux manières de favoriser le retour au travail des chômeurs, expliquait en 2010 l’hebdomadaire libéral The Economist. L’une est de rendre inconfortable ou précaire la vie de ceux qui reçoivent une allocation chômage ; l’autre consiste à faire que la perspective d’un emploi devienne viable et attirante.» La question de la «viabilité» d’une recherche d’emploi est cependant posée quand le taux de chômage atteint ou dépasse les 10%. Et l’«attrait» du travail salarié décline quand les rémunérations se tassent, quand le stress et les pressions se multiplient. Reste alors à rendre encore plus «inconfortable ou précaire» le sort des chômeurs. […]

Le choc des urnes

Ce constat soulève plusieurs questions. Tout d’abord sur l’attitude des médias qui jouent avec les mots et contribuent ainsi à semer la confusion sur ce qui distingue la gauche de la droite. Pourquoi le font-ils si on élimine l’hypothèse farfelue qu’ils le feraient par ignorance ?

  • Le font-ils par paresse intellectuelle ? L’hypothèse est plausible, car «appeler un chat un chat» dans l’univers complexe des choix et décisions politiques demande un travail d’investigation et d’explication conséquent.
  • Par manque de rigueur ? Pourquoi pas ?
  • Par intérêt ? C’est possible, mais sans doute pas dans la perspective de devenir lauréat des prix Albert Londres ou Pulitzer. En revanche, l’ambition de conserver le pouvoir qui est le leur pèse sans doute très fort dans leurs choix éditoriaux et sémantiques.
    Le pouvoir qu’ils détiennent est en effet bien réel, il est celui de s’inviter quotidiennement chez nous via la télévision, la radio et la presse (mettons internet à part, car dans certaines zones rurales, ce support n’est pas encore d’actualité). Il est celui de s’exprimer et d’être vu, lu et entendu sans contrôle, ni interruption, ni contradiction possible. Il est celui de sélectionner ses invités et de leur imposer ses propres règles d’entretien sous peine de ne plus les inviter et de leur faire subir un traitement médiatique «de faveur» sans possibilité de droit de réponse. Sous cette hypothèse, il semble donc légitime d’entretenir avec la profession qui se conforme à ce jeu, une relation cordiale d’entre-soi et de renvoi d’ascenseur en s’accordant sur un cadre commun de communication.

Autre question à propos de cette liberté de langage. A-t-elle un impact sur la perception qu’ont les citoyens de la réalité sociale, politique et économique ? On peut le penser lorsqu’on entend nombre de citoyens dire que la gauche et la droite c’est la même chose et inversement.
Mais au delà de la confusion que sème cette communication, elle permet au Front National (FN) de surfer allègrement sur les modes «UMPS» et «tous pourris» (même si l’UMP a changé de nom depuis). A l’inverse, toute proposition politique émanant de la «gauche» (hors PS) se voit totalement décrédibilisée et rejetée par une grande partie de l’électorat de gauche.

Il ne s’agit pas ici de prétendre que, dans cette affaire, les médias cherchent à faire la promotion du FN, même si quelques-uns ont beaucoup titré sur la «normalisation», la «dédiabolisation» et le discours «social» du FN. Cette hypothèse n’est tout simplement pas réaliste car, depuis quelques temps le FN, comme le montre l’économiste Eloi Laurent dans son dernier livre «Nos mythologies économiques», a suivi les extrêmes droites européennes en se rattachant aux modèles sociaux par le biais de ce qu’Eloi Laurent qualifie de «mythologie social-xénophobe».

En revanche, l’hypothèse d’intérêts bien compris des animateurs vedettes de l’info d’entretenir ce brouillard médiatique semble plausible si on admet qu’il est bien plus confortable pour eux de nous présenter le monde politique  selon deux catégories, les extrêmes et les autres, plutôt que de faire un travail sérieux d’analyses en nuances.
L’amalgame trop fréquent «extrême gauche – extrême droite» qui en résulte permet alors à nos experts communicants de rester à proximité des deux gros partis (LR et PS) dont ils se sont chargés jusqu’à présent d’assurer l’alternance au pouvoir.

Dans un tel marasme, lorsque le réveil qui sonne désormais tous les cinq ans pour nous tirer du lit afin de nous rendre aux urnes se met à retentir, une bonne moitié des citoyens l’envoie valdinguer et se rendort en s’enfouissant profondément sous la couette. Dans l’autre moitié, certains se lèvent avec une telle gueule de bois qu’ils vont déposer un bulletin de «réaction» en faisant mentalement un bras d’honneur.

Les médias dominants ne portent pas l’entière responsabilité de ce désastre démocratique et du désespoir qu’il engendre, mais ils y contribuent, à minima passivement, de la même manière qu’un fumeur contribue au cancer de son voisin non fumeur.

Note : Ce texte, construit autour du mot «gauche» peut se ré-écrire avec tout un tas d’autres mots, comme par exemple «assistanat», «otages» (pas les otages des terroristes, mais les otages des grévistes de la SNCF ou de la fonction publique), «réforme», «modernisation», «charges patronales», «développement durable», «insécurité»…

Alors comme on dit à LÉclairCit  : Décryptons ensemble pour moins de bruit et davantage de lumière !

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