Une résidence Jacques MASSU à GIVET (08)

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Le conseil municipal de Givet (Ardennes) a décidé le 6 octobre 2015 de donner à l’ancienne caserne Mangin, ancien mess des officiers reconverti en appartements, le nom de Jacques Massu.

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Face à la réaction de riverains ne comprenant pas ce qui peut bien motiver la municipalité, le maire, Claude Wallendorf (divers droite) a répondu : « nous ne reviendrons pas sur cette décision ».

Le général Mangin, sinistrement surnommé « buveur de sang » ou encore le « boucher noir« , qui n’hésita pas à envoyer en première ligne les soldats originaires d’Afrique Noire n’a certes rien à envier au général Massu.

Le général Massu

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Le général Jacques Massu est né le 5 mai 1908 à Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), dans une famille de militaires. Entré à St-Cyr en 1928, ce Champenois s’illustre au cours des années 1930 dans la « coloniale », où il va gravir les échelons. En 1940, il rallie les Forces Françaises Libres du colonel de Gaulle et intègre la fameuse 2ème Division Blindée de Leclerc en 1944. C’est dans les rangs de celle-ci qu’il participera aux campagnes de France et d’Allemagne. Il rejoint ensuite l’Indochine où il devient colonel. En 1951, il dirige la 4ème brigade de l’AOF (Afrique Occidentale Française).

Massu en Algérie

Il est promu général de brigade en 1955. La division Massu (10ème division de parachutistes) participe à la piteuse expédition de Suez en 1956. Devenu gouverneur militaire d’Alger le 7 janvier 1957, il va mener, comme se plaisent à le rappeler certains de ses admirateurs, « une lutte implacable contre les terroristes du FLN et leurs collabos staliniens ». En 1958, il obtient ses trois étoiles en devenant général de division et prend la tête du corps d’armée d’Alger en exerçant simultanément les fonctions de préfet régional pour l’Algérois.

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C’est là qu’il va encore s’illustrer, mais sous un autre registre. De nombreux témoignages mettent en lumière la pratique de la torture sous son autorité et notamment l’utilisation de la « gégène », qu’il ne reniera pas, tout en la justifiant et en minimisant la part qu’il y a pris.

Dans son livre La Vraie Bataille d’Alger (1971) qui fera polémique, le général Massu décrira la torture et la revendiquera comme un moyen efficace pour faire cesser le terrorisme du Front de libération nationale (FLN). Paul Teitgen, secrétaire général de préfecture d’Alger en 1957, sera accusé par le général Massu d’avoir entravé le travail de l’armée en dénonçant la torture. Jacques Peyrega, ancien doyen de la faculté de droit d’Alger, sera pour sa part  taxé de calomnie parce qu’il a dénoncé l’exécution sommaire d’un musulman, dont il a été témoin. Tous deux gagneront leur procès contre le général Massu. En 2000, dans un souci de repentance, peut-être, il considérera que la torture est inefficace et qu’ « on aurait faire autrement ».

Les relations tendues de Massu avec de Gaulle et leur opposition quant à la politique à mener en Algérie entraîneront son retour à Paris début 1960 (qui donnera lieu à la semaine des barricades), puis son exil à Metz, où il commandera la 6e région militaire et enfin en Allemagne où il dirigera les forces françaises (FFA).

C’est à Baden-Baden que de Gaulle ira en 1968 lui rendre une visite discrète pour s’assurer de l’éventuel soutien de l’armée contre les barricades parisiennes…

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Il meurt le 28 octobre 2002 à l’âge respectable de 94 ans. Les hommages se multiplient alors, largement modérés par de nouvelles révélations sur les « bavures » de l’armée française durant le conflit.

Les regrets (mitigés) formulés tardivement par Jacques Massu peuvent-ils lui valoir une telle rédemption ?

Puisque le maire de Givet consent à en rediscuter, bien qu’exclusivement au sein de sa propre majorité, appelons-en aux mânes de nos grands auteurs qui ont célébré les atouts de la ville, chacun à sa façon, pour aider les opposants givetois à ne pas baisser les bras et être enfin entendus afin qu’un autre nom soit donné à cette résidence où il devrait pourtant faire bon vivre.

Victor Hugo, dans une lettre à un ami le 1er août 1842, décrit Givet ainsi :
« C’est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalière, située sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit Givet, au pied d’une haute et belle muraille de rochers dont les lignes géométriques du fort de Charlemont gâtent un peu le sommet. L’auberge qu’on appelle l’hôtel du Mont-dOr, y est fort bonne, quoiqu’elle soit unique et qu’elle puisse par conséquent loger les passants n’importe comment, et leur faire manger n’importe quoi. »

Octave Mirbeau, parcourant le nord de la France à bord de sa Charron immatriculée 628-E8, évoque dans son récit éponyme (1907) la puissante forteresse de Givet :
« Ah ! les Belges doivent être fiers d’être Belges, en regardant Givet… Ils savent ainsi tout ce que leur puissance militaire a de redoutable… J’imagine aisément que Givet soit, pour eux, la meilleure école où se fortifie leur arrogance nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à Givet, et je les entends qui leur disent :
— Voyez, comme nous faisons trembler le monde ! »

George Simenon, place le statut de « ville-frontière » de cette commune au cœur de son roman Chez les Flamands (1932), dans lequel Maigret sera confronté aux difficultés d’une famille d’origine étrangère dans une ville de province :
« Mais à quoi exactement sentait-on la frontière? Aux maisons de briques d’un vilain brun qui étaient déjà des maisons belges, avec leur seuil de pierre de taille et leurs fenêtres ornées de pots de cuivre? Aux traits plus durs, plus burinés des Wallons? Aux uniformes kaki des douaniers belges? Ou encore à la monnaie des deux pays qui avaient cours dans les boutiques? En tout cas, c’était nettement caractérisé. On était à la frontière. Deux races se côtoyaient. »

Merci, Monsieur le Maire, de bien vouloir ne pas confondre la frontière belge avec l’allemande, de  vous souvenir qu’elle n’existe plus de fait avec ces deux pays depuis le 26 mars 1995 , qu’elle n’a pas encore à ce jour été rétablie et que 387,8 km séparent Givet de Baden-Baden…

Et pourquoi ne pas attribuer à cette résidence qui n’est donc plus une caserne, le nom d’un artiste ou bienfaiteur local plutôt que celui d’un militaire ? Ce ne sont pas les candidats qui manquent: Etienne-Nicolas Mehul, Stanislas Martougen, Charles Bruneau, Louis-Marie Faudacq ou Edmond Toupet des Vignes, ne serait-ce que pour la joliesse du nom…

Pour aller plus loin :

http://www.liberation.fr/france/2002/10/28/le-general-massu-de-la-gegene-a-baden-baden_419807

http://www.humanite.fr/maurice-audin-lexigence-de-verite-556287

http://www.lemonde.fr/le-monde-2/article/2008/05/22/jacques-massu-le-general-repenti_1048161_1004868.html

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5 réflexions au sujet de « Une résidence Jacques MASSU à GIVET (08) »

  1. Il est vrai qu’en d’autres lieux la dénomination de cité LENINE, Rue Che GUEVARA, voire de MAO ou CASTRO, ne surprend pas!
    Mais MASSU si puisqu’il a vaincu un FLN aux méthodes barbares dont DAECH les appliquent de nos jours (BATACLAN).
    Vous oubliez que ce général, sans aucune connotation politique, a prescrit dans votre région l’inauguration d’un centre commando en 1962; ou étiez-vous alors braves gens contestataires ?

    1. Je ne saisis pas bien ce que viennent faire ici Lénine, Che Guevara, Mao et Castro…
      En 1962, j’étais encore bien jeune (j’avais 10 ans) mais je me souviens d’une certaine effervescence lorsque, le 18 mars 1962, les accords d’Evian ont mis fin à une guerre qui a coûté la vie à 25000 Français (60000 blessés) et au moins 500000 du côté algérien.
      Le lendemain, 19 mars 1962 à midi, l’entrée en vigueur du cessez-le-feu ne voulait pas dire que la guerre était finie puisque, nous ne cherchons pas à l’occulter, s’ensuivirent les massacres de harkis, les enlèvements d’Européens (jusqu’à 3000 dont 1630 disparus), le massacre du 5 juillet à Oran (700 Européens) entre autres …
      Quant à la torture, personne ne peut nier sa réalité. C’est d’ailleurs le gouvernement social-démocrate de Guy Mollet (SFIO) qui proposa en 1956 à l’Assemblée nationale (qui a accepté ces mesures) de « suspendre la garantie des libertés individuelles » et d’accorder aux gendarmes, aux policiers et aux militaires stationnés en Algérie toute latitude pour pratiquer des « interrogatoires poussés », d’introduire des « mesures d’urgence » ou d’appliquer des « traitements spéciaux ».
      Les dossiers d’archives les plus chauds resteront fermés au public (seuls quelques historiens triés sur le volet ont pu y avoir accès) jusqu’en 2060. Nous y verrons alors sans doute plus clairement que Jacques Massu , entre autres, n’avait pas vraiment les mains propres. Son seul mérite serait effectivement à nos yeux d’avoir installé le 1er janvier 1963, au Fort de Charlemont (et d’ailleurs pas à la caserne Mangin) à Givet, le premier Centre d ’Entraînement Commando en France (devise : « Croire et Vaincre »), qui reçut jusqu’en 2009 jusqu’à 6000 stagiaires pour les bonnes années, ce qui est loin d’être négligeable pour l’économie locale, reconnaissons-le.
      Et c’est pourquoi une poignée de « braves gens contestataires » (une pétition a été lancée par les riverains mais n’ a reçu que 200 signatures) s’opposent à cette appellation de la résidence sur laquelle on note – serait-ce un signe ? – qu’aucune plaque, aucun panneau ne sont pour l’heure apposés et pour laquelle aucune inauguration officielle n’est au programme.

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