La morale nuit gravement au commerce des organes selon Jean Tirole !

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Ou, autrement dit, y a-t-il un périmètre délimitant la parole des économistes comme il y en a un délimitant celle des citoyens ?

Photo : Olivier Mayer / France 3 Champagne-Ardenne

Faisant référence au livre « Économie du bien commun » que Jean Tirole est venu présenter lors d’une conférence à Troyes le 19 mai dernier, l’Est-Éclair du vendredi 20 mai titrait « Jean Tirole partage son « bien commun » avec Troyes » après avoir titré le 12 mars 2015 dans un grand élan pétri d’admiration : « Jean Tirole à Troyes : le retour de l’enfant prodige » Rien que ça !

Toutefois, l’économiste d’origine troyenne, chercheur à Toulouse et « Lauréat du Prix de la banque de Suède » en 2014 (prix que beaucoup qualifient abusivement de « Prix Nobel », lire par exemple ici à ce sujet) semble avoir une conception très personnelle du bien commun en matière de commerce des organes.

L’économiste « atterré » Pierre Concialdi écrit dans le numéro 53 de mai 2016 du journal indépendant Siné Mensuel : « S’opposer au commerce d’organes, ce n’est guère moral, affirme Jean Tirole, économiste distingué par la banque de Suède (faux « Nobel »). Jusqu’où va se nicher l’ultralibéralisme… ». P. Concialdi nous a gracieusement remis son texte (à lire ici) et autorisé à l’utiliser dans cet article. Nous l’en remercions vivement.

Quant à Frédéric Dessort, journaliste basé à Toulouse (je profite de cette fenêtre pour faire un coucou à mon amie toulousaine qui soutient généreusement LÉclairCit en étant adhérente depuis tout là-bas), on peut lire sur son blog : « Pour Jean Tirole, il faut payer une forte somme d’argent à des « gens » du Tiers-Monde » ! Cette phrase est inspirée par la réponse que Jean Tirole fait à André Vacheron à la suite d’une communication en date du 21 novembre 2011 à l’Académie des Sciences morales et politiques (lire ici).

De quoi s’agit-il réellement ? Ça, chacun pourra le découvrir dans le détail en lisant les nombreux articles qui ont été consacrés à ce sujet (Ouvertures, Siné Mensuel, Huffington Post, Solidarité et Progrès, l’Humanité, …). En revanche, ce qui m’interpelle particulièrement ici, concerne quelques questions à propos de l’économie et de la légitimité que s’octroie un économiste, fût-il « Nobel », pour statuer doctement sur des sujets de société qui nous concernent, nous citoyens, au premier plan.

En effet, qu’est-ce qui autorise un économiste à décréter que nos corps et nos organes sont des marchandises au sens d’objets auxquels il est possible d’associer un marché, un prix, une économie, en balayant d’un trait notre droit à convoquer l’éthique, l’humanisme, la politique, les droits humains, la justice sociale, la lutte contre les discriminations, l’exploitation, la dignité ???

Dans ce domaine, il semble fréquent que, considérant l’économie comme une science exacte, certains de ses éminents promoteurs s’octroient un droit de parole non contestable. Ainsi est-ce probablement le cas ici du, sans conteste, brillant Jean Tirole qui de surcroît pense également pouvoir dicter au Ministère de tutelle, la manière dont l’économie doit être abordée à l’Université. Il y a là deux aspects cruciaux d’une volonté d’asseoir une position dominante qui sont développés dans la suite.

L’économie est-elle une science ?

Lorsqu’on écoute, qu’on regarde ou qu’on lit les média dominants, cette question n’est jamais posée tant cela semble relever de l’évidence. Pourtant, il existe deux grands courants qui séparent la communauté des économistes. Les économistes dits « orthodoxes » ou « néoclassiques », partisans et grands promoteurs de l’ultralibéraliseme, et les « hétérodoxes » qui s’opposent radicalement aux méthodes de l’économie néoclassique. Jean Tirole appartient à la première famille. Les hétérodoxes, quant à eux, étant collectivement représentés en France par les « économistes atterrés ».

La famille orthodoxe, également très libérale, voire ultralibérale, a tendance à considérer l’économie comme une science exacte, tandis que cette vision est largement contestée dans l’autre camp, considérant que l’orthodoxie économique relève davantage d’une religion que d’une science.

A ce propos, on peut citer le dernier ouvrage de l’économiste Eloi Laurent intitulé « Nos mythologies économiques ». Eloi Laurent n’est certes pas « Nobel », mais il enseigne néanmoins à Stanford University. Dans le prologue de son livre on peut lire :
« L’économie est devenue la grammaire de la politique […] Le politique parle de nos jours sous réserve d’une validation économique et on le rappelle promptement à l’ordre dès que son verbe prétend s’affranchir de la tutelle du chiffre. Or cette grammaire économique n’est ni une science, ni un art, mais bien plutôt une mythologie, une croyance commune en un ensemble de représentations collectives fondatrices et régulatrices jugées dignes de foi, aussi puissantes que contestables. »

Sur ce dernier point, je me permets de livrer ma vision personnelle dans ce débat. En tant que chercheur « scientifique », il me semble que ce qui distingue la science des autres champs « intellectuels » d’investigation se situe dans l’impératif de ne pouvoir énoncer une loi ou une « vérité scientifique » qu’en apportant la preuve qu’elle est validée par l’expérience et l’observation à chaque fois que les conditions de sa réalisation sont réunies. Cette vérité peut être déterministe, c’est-à-dire absolument prévisible et reproductible dans des conditions expérimentales identiques, ou bien elle peut être statistique, c’est-à-dire validée par une probabilité élevée de réalisation dans des conditions expérimentales identiques.

Dans le premier cas par exemple, les lois de la mécanique des fluides permettent de concevoir un avion et de calculer la vitesse qu’il devra avoir pour pouvoir décoller ou atterrir à coup sûr. Les lois de l’électricité font que vous ne vous posez pas de question en actionnant l’interrupteur qui va vous permettre instantanément de voir clair comme en plein jour dans votre logement en rentrant chez vous en pleine nuit. Précisons que lorsqu’un incident survient, ampoule qui ne s’allume pas par exemple, il n’est pas imputable au modèle scientifique qui a permis de concevoir le système éclairant, mais à une ou plusieurs sources aléatoires, indépendantes des lois physiques, et donc non prévues ni prises en compte par elles.

Dans le second cas, on peut prendre comme exemple l’efficacité d’un traitement médical qui peut ne pas être avérée dans tous les cas, mais seulement avec un taux élevé de succès.

Dans le cas des modèles de l’économie ultralibérale qui dominent  nos sociétés, dites évoluées, depuis plusieurs décennies, les preuves de leur déficience sont patentes et reconnues par de nombreux économistes, y compris par des orthodoxes. On pourra lire à ce sujet la note fort documentée et référencée de Anne Eydoux et Anne Fretel.

A la suite de ce réquisitoire auquel on pourra reprocher d’être « à charge », j’objecterais qu’il représente une aiguille dans la meule du foin médiatique dominant et qu’il ne risque pas beaucoup de faire frémir Jean Tirole ni ses adorateurs béats.

Peut-on en finir avec l’économie orthodoxe ?

C’est probable, mais ça n’est pas simple comme en témoigne l’appel lancé par un collectif d’universitaires qui ont publié un livre intitulé : « A quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose? Manifeste pour une économie pluraliste ». Cet appel s’inscrit dans une démarche médiatiquement invisible et inaudible d’universitaires qui réclament depuis fort longtemps, sans succès, que « l’économie » soit représentée dans les universités par une diversité de sections disciplinaires couvrant les divers courants et « théories » (voir ce que sont les sections disciplinaires dans l’enseignement supérieur et la recherche). On pourra à ce sujet écouter avec intérêt l’entretien qu’André Orléan (Directeur de recherches au CNRS et directeur de publication du livre ci-dessus mentionné) a accordé à Médiapart le 15 mai 2015. Voici un extrait de cet entretien :

« Historiquement l’économie a toujours été un lieu de débat, ce n’est pas une science exacte et donc les débats ont toujours existé, jusqu’aux années 90, explique André Orléan à Mediapart. La France apportait beaucoup, elle était une terre d’accueil de ce pluralisme et ça s’est arrêté parce que le corpus dominant, celui des néoclassiques, a été de plus en plus dominant. La théorie néoclassique a pris des positions de pouvoir et elle a perdu une espèce d’esprit critique. Les néoclassiques se présentent tout le temps comme les seuls défenseurs de la seule vraie science. Il n’y a plus aucun débat. »

« Nous avons proposé qu’il y ait un espace dans les universités qui soit consacré à ces différentes formes d’approche économique. Les ministres, nous avions fini par les convaincre, et le 11 décembre leurs cabinets nous ont dit : “oui nous allons créer ces nouvelles sections”, et “ce sera bien”, et à ce moment-là il y a eu cette lettre de Jean Tirole à Geneviève Fioraso. Il s’opposait [à cette démarche] dans des termes très violents. Il disait qu’accepter, cela reviendrait à retourner à l’obscurantisme. Nous ne comprenons pas. Ce n’est pas une question gauche droite, c’est une question de pluralisme démocratique. Un gouvernement de gauche (*), normalement, devrait privilégier des courants qui ont des pensées alternatives sur les rapports sociaux. Il y a là une vraie question. Pourquoi un gouvernement, et en particulier un gouvernement de gauche, n’accepte pas cette réforme qui ne coûte rien et qui n’est pas révolutionnaire… »
(*) Remarque personnelle de l’auteur de cet article : il y a là une vraie question (voir ici par exemple)

« Ce livre est un des derniers cris d’alarme avant, peut-être, une extinction totale, prévient André Orléan… On ne peut pas faire vivre la recherche de cette manière. Toutes ses forces vont absolument dans le même sens, or la seule vraie force est de dire « méfiez-vous, ce n’est pas parce que vous êtes puissant que vous dites la vérité, ce n’est pas parce que vous avez le prix Nobel que vous dites forcément la vérité ». La vérité, c’est l’esprit critique, et on ne peut pas faire un corps scientifique sans cet esprit critique et sans cette humilité. La crise financière a quand même montré au monde quels étaient les dangers d’une pensée unique qui ne s’autocritique pas. Or rien n’a changé ! Les capacités d’autorégulation de ce corps de néoclassiques sont nulles. »

Alors que répondre à Jean Tirole ?

  • Nous sommes tous troyens !
  • Nous sommes tous toulousains !
  • Nous sommes tous concurrents !
  • Chacun pour soi !
  • Pour gagner notre vie, bradons nos corps aux plus offrants ! (on me dit dans mon oreillette que la loi Macron, y contribue en proposant de vendre son sang)
  • Vivre dignement quand on n’a pas les moyens ? Ça coûte un bras !
  • La sécurité sociale ? Mon œil !
  • Laissons faire le marché et sa main invisible ? Ma main à couper !
  • Nous sommes tous orthodoxes !
  • Nous sommes tous croyants !
  • IYAPA : Il n’Y A Pas d’Alternative (traduction pour les économistes orthodoxes qui parlent une autre langue : TINA : There Is No Alternative) !
  • IAPAADDE : Il y A Peut-être d’Autres Alternatives, Dans le Doute Essayons-les !

Plus concrètement, imaginons le scénario suivant.
CETA et TAFTA ont été ratifiés et une grande firme transnationale, à la pointe de l’innovation, se dit qu’il y a sûrement  une filière à développer dans le commerce des organes puisque c’est un « Nobel » qui le dit. Oui mais voilà, il se trouve qu’un pays situé en zone TAFTA refuse l’implantation d’une usine de prélèvements d’organes en invoquant une norme interdisant aux citoyens de vendre leurs organes. Eh bien que croyez-vous qu’il arrivera ? La firme fera un procès devant un tribunal arbitral et réclamera au Pays en question une somme colossale pour entrave à l’activité commerciale et elle pourra même exiger le retrait de la norme en question. (pour comprendre les mécanismes d’arbitrage privé et de coopération règlementaire qui pourraient ici être  en jeu, se référer à la note de synthèse.)


Quelques liens complémentaires :

Marchés d’organes : la reprise constante des arguments de Gary Becker par Jean Tirole
Économie : querelle de chapelles à la fac
Nouvelle section : Jean Tirole passe à l’attaque (et l’AFEP répond)

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3 réflexions au sujet de « La morale nuit gravement au commerce des organes selon Jean Tirole ! »

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