La laïcité, cet obscur objet du désir…

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Déjà en pleine campagne, avant même de s’être officiellement déclaré candidat à la primaire du parti «Les Républicains» pour l’élection présidentielle de 2017, Nicolas Sarkozy n’a pas tardé à clairement faire comprendre, dans son discours du 9 juin à Saint-André-lez-Lille, que la condition pour prétendre être pleinement Français, à ses yeux, c’est d’être chrétien ou, à la rigueur, de «confession juive». Il n’en est pas à ses premières proclamations aux tonalités  d’extrême droite, bien éloignées du langage d’un véritable républicain.

French former President and French right-wing Les Republicains (LR) party president Nicolas Sarkozy (C), flanked by Mayor of the city of Tourcoing Gerald Darmanin (R) and President of the Association of the Mayors of France (AMF) Francois Baroin (L), reacts on stage as he greets the audience at the end of a LR party meeting on June 8, 2016 in Saint-Andre-lez-Lille. / AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN

© AFP PHILIPPE HUGUEN 08/06/2016

Il nous semble que la laïcité mérite mieux que ça et surtout pas qu’on la prenne en otage. Alors, livrons-nous à un petit rafraîchissement de mémoire.

Des «affaires» embarrassantes pour les gouvernements

En septembre-octobre 1989 éclate «l’affaire des foulards» : trois élèves du collège Gabriel-Havez de Creil (Oise), situé en zone d’éducation prioritaire (ZEP) qui refusent d’enlever leur foulard islamique en classe, sont exclues au nom du principe de neutralité et de laïcité scolaire. La France commence à s’interroger quant à son «identité». Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale, demande l’avis du Conseil d’Etat qui rappelle le droit des élèves à manifester des convictions religieuses dans l’école, mais établit des limites à l’expression de signes religieux ayant un caractère « ostentatoire et revendicatif ».

Auparavant, «l’affaire de Monfermeil» avait défrayé la chronique en 1986, dans une école maternelle cette fois-ci, le maire ayant refusé la scolarisation d’enfants étrangers ; il avait été désavoué par le même ministre de l’Education nationale. Une nouvelle affaire de port du voile, au collège Jean-Jaurès de la même commune, incitera le Conseil d’Etat à rendre un nouvel arrêt en novembre 1992, introduisant la notion de «nouvelle laïcité».

Le 11 septembre 2003, la commission Stasi rend un rapport commandé par le président de la République Jacques Chirac et se prononce pour une loi assez ambigüe, puisque interdisant les signes religieux «ostensibles» mais proposant en même temps de rendre fériés les fêtes religieuses juive de Kippour et musulmane de l’Aïd-el-Kebir «dans toutes les écoles de la République» et de ne pas remettre en cause le statut particulier du Concordat de l’Alsace-Moselle (cf. notre article du 7 avril dernier)

Nicolas Sarkozy est alors ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales. Il va se révéler comme le pire adversaire de la Loi de 1905 de séparation des églises et de l’Etat. LEducation Nationale tente honorablement d’appliquer cette loi du 15 mars 2004 qui ne parviendra cependant pas à clore les débats .

Guerre ouverte Chirac-Sarkozy

En novembre 2004, la guerre est ouverte entre Jacques Chirac, président de la République, appuyé par Dominique de Villepin, son Premier ministre (qui le paiera par la suite) et Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales qui, pendant quelques mois deviendra ministre d’Etat, ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. Les affrontements se multiplient. Sarkozy ne lâche rien au point d’en appeler à la «laïcité positive», de vouloir «remettre la religion au cœur de la cité».

L’affaire Baby-Loup

Il y aura plus tard l’affaire de la crèche Baby-Loup à Chanteloup-les-Vignes qui débutera en 2008, pour s’achever en 2014, avec le licenciement d’une salariée refusant de quitter son foulard, malgré le règlement intérieur de l’association imposant neutralité et respect du principe de laïcité. Evoquant des «pressions» de la part de la municipalité, la crèche associative ouverte 24h /24 déménagera fin 2013 dans la ville voisine de Conflans-Sainte-Honorine. L’aventure ne s’arrêtera pas là. Cette crèche, devenue le symbole de la laïcité se trouvera à nouveau mise en grande difficulté par le nouveau maire UMP de Conflans-Sainte-Honorine Laurent Brosse, peu disposé à honorer les engagements de son prédécesseur qui s’était engagé à verser une enveloppe de 400 000 euros. Il n’en accordera que 90 000. L’association sera finalement sauvée in extremis.

Enfin président !

En janvier 2008, notre obstiné, devenu entre temps président de la République se sent les mains beaucoup plus libres et n’hésite plus à se lâcher.

sarko2 Alberto Pizzoli AFP 2008© Alberto Pizzoli AFP 2008

Son fameux discours de Latran lui a déjà occasionné les critiques les plus virulentes. Cela ne l’empêche nullement d’insister lourdement, jugeant que «la burqa n’est pas la bienvenue» et affirmant que «l’héritage chrétien est un devoir». La «lune de miel» avec les musulmans et les catholiques n’est pas en odeur de sainteté du côté laïc, qui lui reproche d’avoir «bradé la laïcité».

Cette «laïcité ouverte» qui devient de plus en plus une «laïcité restrictive» entraîne la multiplication des mises en garde de la part des églises elles-mêmes et de multiples reproches de contradiction profonde, ces «deux volets d’une politique religieuse à forte cohérence interne» lui faisant tourner le dos à la «laïcité historique», c’est-à-dire à la Loi fondatrice de 1905.

A Riyad, il enfonce le clou. Dans son discours devant le Conseil consultatif saoudien, le 14 janvier 2008, il réaffirme sa volonté d’accorder aux religions une place plus grande dans la République française.

A la reconquête

A partir de 2012, les circonstances vont faire qu’il sera provisoirement moins prolixe sur le sujet. Il faut dire qu’après sa défaite à la présidentielle, il est très occupé par les affaires judiciaires auxquelles il doit faire face, avec un besoin impérieux de se défendre face aux sages du Conseil Constitutionnel, qui n’en demeurent pas moins sceptiques quant à la validité de ses arguments relatifs au financement de sa campagne.

On ne peut pas non plus dire que c’est en raison de son assiduité aux séances du dit Conseil Constitutionnel dont il est membre de droit en tant qu’ancien président de la République, ses émoluments y ayant été divisés par 2 depuis qu’il est redevenu avocat. En février 2013 il n’avait assisté qu’à 3 séances depuis son arrivée.

Nicolas Sarkozy n’a jamais défendu la laïcité, n’en évoquant le principe qu’à l’adresse exclusive des musulmans.Tout au long de son mandat, de mai 2007 à mai 2012, il prône le menu unique dans les cantines scolaires, jusqu’à en écœurer une large frange de son propre parti, qu’il ne réussit même plus à convaincre, ayant, semble-t-il, totalement perdu le contact avec la réalité. De la «laïcité positive», il est passé au «laïcardisme intolérant», défendant les mesures les plus radicales pour réduire de plus en plus, et de tous côtés, les libertés individuelles au nom de la peur de l’autre.

Pour une France sans musulmans ?

Il rêve, au fond, d’une France sans musulmans, soutenu dans sa guerre sans fin contre la Loi de 1905 par ses toutous, Jean-François Copé et son « pain au chocolat », Nadine Morano pour qui  « la France est un pays de race blanche », Benoist Apparu et son « totalitarisme laïcard » ou Laurent Wauquiez qui, pour sa part, tient un discours on ne peut plus ambigu et ne reculera devant rien pour soutenir son mentor, dans l’espoir, sans doute, d’une récompense…

Nicolas Sarkozy se livre, dans ses velléités de reconquête du pouvoir, à une course au plus offrant avec l’extrême droite, n’hésitant plus à remettre en cause le modèle républicain, allant jusqu’à provoquer l’ire de certains de ses propres amis. Ses adversaires réagissent plus ou moins mollement quand d’autres de ses affidés se font de plus en plus offensifs. Nicolas Sarkozy ne parvient cependant pas à reconquérir l’électorat catholique, parmi lequel il voudrait pourtant grappiller des voix en vue de la présidentielle de 2017 et, au préalable, de la primaire qui désignera le candidat de son parti, dont on peut dire que ce thème de la laïcité est réellement devenu un cheval de bataille, plus qu’un enjeu de société…

Ce qui le conduit aujourd’hui à dire n’importe quoi et, notamment, qu’ «En 10 ans, le fils d’immigré est devenu Français chrétien», à invoquer «les landes de granit breton», le «culte des morts» et «les racines chrétiennes de la France » en espérant la fin de la «pensée 68» dont il ne se sera jamais remis, ressortant toujours les mêmes antiennes, preuve, s’il en est,  que l’on ne se refait pas…

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Que ne ferait pas Baroin pour avoir Matignon ?

Alors que tout les opposait,  François Baroin, maire de Troyes, sénateur de l’Aube et président de l’Association des maires de France a officiellement apporté (mais ça n’est pas vraiment un scoop), le dimanche 5 juin, son soutien à Nicolas Sarkozy. Il le fait totalement en rupture autant avec son engagement passé auprès de Jacques Chirac, dont il fut le porte parole et le ministre dévoué, qu’avec son attachement maintes et maintes fois réaffirmé à la laïcité. Son aversion pour Juppé fait oublier à François Baroin non seulement celle qu’il a éprouvée pour Sarkozy mais également ses belles paroles. Il est bien loin le rapport Baroin de juin 2003, à l’origine de l’interdiction du voile à l’école, de la mise en place de la commission Stasi et sur l’enseignement du fait religieux. C’est pourtant bien lui qui provoqua l’indignation de Christine Boutin en proposant une loi interdisant l’installation de crèches dans les bâtiments publics et en réaffirmant la « nécessité d’appliquer la règle définie à l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905 ». C’est bien lui le chef de section des « fantassins de la laïcité », les maires qui « seront au premier rang de la restauration de la laïcité », puisqu’il  « y a en effet trop d’accommodements, trop de tolérance par rapport à certaines pratiques.» C’est bien lui qui livre sa vision de la laïcité et de la République dans la presse locale en réitérant  son profond attachement aux fondements de la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’État. Il semble loin déjà, le 25 mai 2016, date de parution de son livre « Un chemin français » (Ed. Lattès, broché, 150p.), plaidoyer en faveur de la laïcité, valeur républicaine de rassemblement, proposant des pistes de réflexion (bien que parfois contestables, mais c’est une autre histoire) pour la faire appliquer  dans les lieux publics. Bref,  il semble qu’en Sarkozie, on ne recule vraiment devant rien pour satisfaire son ambition.

Pour nuancer un peu notre charge, il nous faut bien reconnaître que l’utilisation du thème de la laïcité et sa manipulation ne sont pas propres aux seuls personnages incriminés ici. Ces pratiques ont tendance à hélas devenir trop courantes, depuis l’extrémité de la droite jusqu’aux confins de la gauche. Nous y reviendrons…

 

 

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