Histoire d’eau durable à Vittel

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«On a tous besoin de Vittel.»

C’est le fameux slogan publicitaire des années 90 qui s’adressait aux consommateurs et qui aujourd’hui pourrait se formuler « Nestlé Waters et l’Ermitage ont besoin de nous tous ». Dans un article fort justement intitulé «Pompes toujours, tu m’intéresses…», le Canard enchaîné du 27 juillet 2016 nous rappelle que les consommateurs d’eau ne sont pas traités de la même manière selon qu’ils sont industriels ou pas.

De quoi s’agit-il ?

Nestlé Waters (division Eaux du groupe Nestlé qui comprend 72 marques d’eaux embouteillées dont Perrier, Contrex, Hépar, Quézac…) est propriétaire de la marque Vittel depuis 1992. La fromagerie de l’Ermitage est une coopérative créée en 1931 qui produit du fromage à partir de lait collecté en Lorraine, Haute-Marne et Franche-Comté.  Ces deux entreprises consomment à elles deux 47% de la ressource annuelle en eau produite par la nappe des Grès du Trias inférieur (GTi), le reste étant destiné à alimenter 61 000 habitants de 191 communes.
Hors, page 3 d’un rapport d’octobre 2013 du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), on peut lire  : 

«Les résultats des deux simulations montrent que dans le secteur sud-ouest (Vittel-Bulgnéville-Lamarche) du SAGE GTi (Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux), la baisse moyenne du niveau de la nappe en 2050 devrait être comprise entre – 2,1 m et – 3,8 m en moyenne par rapport à l’année 2010, avec un maximum compris entre – 4,1 m et – 9,7 m.
Le déficit correspondant du secteur sud-ouest en 2050 serait alors compris entre – 0,6 et – 1,35 millions de m3 par an.»

Quel est le problème ?

En dépit de la loi du 30 juin 2008 sur le classement des bassins en déficit structurel en ZRE (Zones de Répartition des Eaux), le déficit de la nappe continue de s’aggraver. La préfecture, comme le stipule la loi de 2008, a donc confié le SAGE à la Commission Locale de l’Eau (CLE) qui a elle-même missionné une association locale «La Vigie de l’eau».
Dans le rapport «Tendances et scénarios» de la Vigie de l’eau, adopté par la CLE du 26 avril 2016, on peut lire, entre autres, page 46 que «[…] pour atteindre une gestion durable de la nappe sur le secteur, il est nécessaire d’abaisser les prélèvements de 3.27 millions de m3/an (données 2010) à 2,10 millions de m3/an ; soit une baisse de l’ordre de 36 %.»

Hors, à la lecture du rapport final du BRGM de mars 2014 intitulé «SAGE GTI – Volet Scénarios : Analyse coût-efficacité de scénarios d’action pour le respect des volumes prélevables dans la nappe des GTI» il apparaît que les solutions proposées par La Vigie de l’eau  vont essentiellement peser sur les collectivités et les populations, tandis que les deux plus gros consommateurs industriels cités plus haut ne seront pas tenus de revoir leurs consommations à la baisse. C’est ce que rappelle le Canard enchaîné du 27 juillet 2016 et aussi ce qui fait réagir le collectif de l’eau des Vosges relayé par le site d’information Actu88.

Qu’est-ce qui coince ?

1 – Le chantage à l’emploi

L’argument dominant des industriels concerne leur développement économique avec, à la clé, son impact direct sur les emplois. Toutefois, les associations réunies au sein du collectif de l’eau, dénoncent ce «chantage à l’emploi».
En effet, l’association «Oiseaux Nature» rappelle qu’on est passé, chez Nestlé Waters, de 4500 emplois en 1970 à moins de 1000 aujourd’hui tandis que la production reste stable. Cette association a d’ailleurs soulevé cette question dans les 3 enquêtes publiques qui ont été menées en mai 2016 dans le cadre de la demande d’autorisation, par Nestlé Waters, de prélèvement d’eau sur les communes de Crainvilliers, de Hareville sous Montfort et de They sous Montfort.
Dans deux cas, la réponse fournie dans le rapport d’enquête a été : «Cette observation ne demande pas de réponse de notre part ; il s’agit d’un commentaire propre à l’auteur que nous ne partageons pas.» et dans le troisième (enquête Crainvilliers), les arguments évoquent «une concurrence exacerbée et des soutiens promotionnels coûteux mais indispensables (Tour de France…) qui obligent l’industriel à faire évoluer et à moderniser en permanence son outil de production pour en diminuer les charges. Cette modernisation se fait malheureusement au détriment de l’emploi […]». Signalons que les éléments de réponse mentionnés ci-dessus ont été fournis par M. Claude Laurent, responsable des ressources en eau de Nestlé Waters Vittel et également responsable de l’enquête.

2 – Le conflit d’intérêt

Comme le révèle le collectif de l’eau dans Vosges Matin du 23 mai 2016«L’association La Vigie de l’eau, porteuse du SAGE  GTI, est financée par Nestlé ; son président Bernard Pruvost, était directeur R & D à l’époque chez Nestlé ; Claudie Pruvost, épouse de Bernard Pruvost, est présidente de la CLE au titre du Conseil départemental mais aussi adjointe au maire de Vittel, bénéficiaire de l’activité Nestlé ! Nous sommes là face à un conflit d’intérêt notoire inacceptable».
Le Canard enchaîné, cité précédemment, complète le tableau en précisant que le conseil d’administration de la Vigie de l’eau 
comprend également parmi ses 11 membres, 2 retraités de Nestlé Waters, un directeur chez Agrivair (filiale du groupe Nestlé) et 2 cadres de la société en activité.

Que conclure de tout ça ?

1 – Le faux-nez du développement durable

Si on se réfère au site de la Vigie de l’eau, nul doute qu’il s’agit ni plus ni moins que d’une histoire de «développement durable». Ce label incontestable et quasi incontesté semble pourtant ici être un écran de fumée bienvenu, afin de promouvoir l’idée que l’eau est une marchandise comme une autre qui contribue, grâce aux citoyens et aux collectivités, à la durabilité du développement économique des grandes entreprises.
Il y a là une certaine cohérence en termes de communication, voire de propagande, avec les associations ou fondations diverses qui se réclament de l’écologie tout en acceptant sans la moindre vergogne les soutiens de grandes entreprises ou firmes qui tiennent des rôles majeurs dans la dégradation de notre environnement naturel, social et économique (voir par exemple ici ou ).
Voilà donc une belle leçon d’éco-libéralisme, après quoi on attend avec impatience une leçon d’éco-socialisme, mais ça ne semble pas faire l’objet d’une priorité dans ces eaux-là.

2 – Un peu de fiction avec CETA et TAFTA ?

On observe ici que Nestlé Waters se conforme aux lois et décrets en vigueur pour pomper l’eau afin de la revendre. Toutefois, comme on l’a vu, les démarches sont lourdes et insensées (mener des enquêtes publiques au risque d’avoir à répondre aux objections des citoyens) et pourraient donc être considérées par l’entreprise comme une entrave à son business. Pour le moment, comme le montre cet épisode, l’industriel s’en tire à bon compte par le biais de sa présence au sein de la Vigie de l’eau qui lui permet de tisser des liens efficaces avec les acteurs et décideurs publics.
Maintenant, supposons que CETA et/ou TAFTA entrent en vigueur. On peut alors tout à fait imaginer le nouveau rôle que pourrait jouer Nestlé (qui a des filiales au Canada et aux Etats-Unis) et surtout le nouveau pouvoir qui serait le sien grâce au mécanisme de coopération réglementaire et aux tribunaux d’arbitrage (voir ici pour les détails sur ces sujets).


D’autres liens pour approfondir le sujet

CA de la Vigie de l’eau

Rapport d’octobre 2013 du BRGM

Rapport final du BRGM de mars 2014

Rapport «Tendances et scénarios» du SAGE GTi adopté par la CLE du 26 avril 2016

Rapport de l’enquête publique de la demande d’autorisation de Nestlé Waters de prélever l’eau sur la commune de They sous Montfort.

Rapport de l’enquête publique de la demande d’autorisation de Nestlé Waters de prélever l’eau sur la commune de Crainvilliers.

Rapport de l’enquête publique de la demande d’autorisation de Nestlé Waters de prélever l’eau sur la commune de Hareville sous Montfort.

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